30 Avril

Qui est Ssion, le virtuose de la pop underground ?

 

Aussi avant-gardiste que nostalgique de la culture punk, Ssion est aujourd'hui une figure de la pop underground. Passionné par la direction artistique de clips vidéo, l'artiste originaire du Kentucky a œuvré au profit de musiciens comme Kylie Minogue, Gossip ou encore Peaches. Après 7 ans d'absence, il revient sur le devant de la scène avec un nouvel album, intitulé O.

Par Antoine Ruiz

Portrait de Cody Critcheloe, alias Ssion © Megan Mantia

Au cœur de cette jeune génération qui se veut aussi fluide que novatrice, nombreux sont les artistes qui se réinventent, comme dans un jeu vidéo de simulation de vie où tous les choix de carrière sont à la portée d'un seul clic. Tel un personnage des Sims, l'extravagant Cody Critcheloe, alias Ssion (prononcé “shun”), vit dans un monde qui n'appartient qu'à lui. Il se travestit, se met en scène et s'exprime à sa manière, entre performance, musique et montage vidéo. Émanant tout droit de l'époque post-grunge, Ssion surfe sur la vague pop DIY [“Do it yourself”] avec un projet créatif lancé en 2003 qui, au départ, ne s'apparentait qu'à un groupe punk alternatif sans prétention. Mais son champ d'expresson créative s'est décuplée au fil du temps. Sur la pochette du groupe Yeah Yeah Yeahs pour Fever to Tell, aux commandes du clip Sexercize de Kylie Minogue et Love Is Free de Robyn, la signature de l'artiste américain est partout. Après avoir sorti de façon sporadique de nombreux albums et mixtapes, Ssion revient vers la musique avec un nouvel album, O, attendu pour le 11 mai. Un véritable coup d'état sur l'univers de la pop. Mais qui est donc Ssion ?

Clip de “Luvvbazaar” par Ssion

Natif de Kansas City, Ssion a grandi dans un environnement libre et ouvert qui acclamait avec jubilation l'avènement de l'Internet. Il en a d'ailleurs fait sa force. Bercé par les tubes frénétiques d'Iggy Pop et la new wave de B-52, il suit le courant initié dans les années 90 des bedroom producers, ces musiciens électroniques en herbe qui composent eux-mêmes. Il produit plusieurs opus qui peinent à susciter l'ovation, à l'image de l'électro-punk Fucked Into Oblivion sorti en 1999. À l'heure où les Backstreet Boys et Ricky Martin cultivent sur le rêve américain, le musicien autodidacte passe inaperçu. Sous le label Version City Records il sort un premier album officiel, Opportunity Bless My Soul, qui rate une nouvelle fois son public. Déterminé à voir son nom dans les listes d'artistes millennial en vogue à suivre, Ssion se hasarde en terre inconnue avec Fool's Gold, un album pop kitsch qui s'éloigne des prémices de sa discographie. Souhaitant créer une valeur ajoutée visuelle à son petit bijou, il réalise le film Boy, financé par Grand Arts, une galerie d'art de Kansas City à but non lucratif. Privé d'un script qui présenterait une quelconque singularité, le film est en réalité une suite de clips vidéo dérivant des titres de l'album. Avant-gardiste? Sans doute puisque aujourd'hui le monde adule l'éminent Lemonade de Beyoncé. Quant à Ssion, son film sera regardé comme “l'équivalent punk-rock gay de Forrest Gump”. Une première modeste reconnaissance.

 

 

Il peaufine son image d'artiste inclassable, séduisant la communauté digitale par une mise en scène semblable à un cabaret burlesque.

Clip de “Comeback” par Ssion

Boucles brunes, bijoux et maquillage, regard attendrissant... Ssion peaufine son image d'artiste inclassable, séduisant la communauté digitale par une mise en scène semblable à un cabaret burlesque. Enfin, en 2011, sa carrière connaît un premier boom. Sous un nouveau label (Dovecote Records), il livre Bent, un opus électroclash composé de 16 morceaux célébrant la féminité, les festivités et l'homosexualité, et dont la sortie s'accompagne d'une performance live sur trois jours consécutifs au MoMA PS1 à New York. Li$ten 2 The Grrrls, Psy-Chic, Earthquake, les titres se succèdent à un rythme effréné. Grâce à la magie des réseaux sociaux, la résonnance de l'album s'étend à l'international. Ssion commence à s'entourer des artistes les plus influents de la culture underground et figure alors en tant que première partie pour les tournées nord-américaines de Yeah Yeah Yeahs, Gossip ou encore Fischerspooner. Le titre Luvvbazaar est même mis à l'honneur dans le générique de fin du film biographique King Cobra avec James Franco et Garrett Clayton sorti en 2016. Le bouquet final d'une ascension lente mais inexorable.

 

 

Il délaisse les studios d'enregistrement préférant s'adonner à la réalisation de clips où il y développe une incontestable maestria.

Clip de “At Least the Sky is Blue” par Ssion en collaboration avec Ariel Pink

Fidèle à son goût du zapping, Ssion s'éclipse et délaisse les studios d'enregistrement pour s'adonner à la réalisation de clips vidéos. C'est avec l'explicite Comeback que Ssion signe son grand retour sur le devant de la scène, accompagné d'un clip déjanté concocté par ses soins où il folâtre tel un enfant, le corps et le visage maquillés en peau de vache. Proche du style de Charli XCX, le morceau déferle avec un refrain entraînant. “I always knew you would come back to me”, chante-il. Désigne-t-il la musique? Si oui, alors les retrouvailles vont, semble-t-il, perdurer. Sa collaboration indie-pop avec Ariel Pink sur At Least the Sky is Blue annonce la couleur : son nouvel album O se projette d'ors et déjà comme un catalogue éclectique de toutes les facettes musicales que Ssion peut interpréter. Dans son clip spectral et glamour, il se travestit en Liza Minnelli, aux côtés d'Ariel Pink qui se glisse dans la peau de l'iconique Liz Taylor, pour louer la satisfaction apportée par l'ingestion de Coca-Cola Light et de kétamine. Son naturel provocateur sera encore au rendez-vous le mois prochain avec la ribambelle de collaborations à venir, notamment avec Sky Ferreira, Róisín Murphy ou encore MNDR.

 

O, par Ssion, disponible le 11 mai prochain.

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