04 Avril

“Certains font appel à un conseiller. Moi, je fais mes bêtises toute seule.” Entretien avec Hélène David-Weill présidente d’honneur du jury du PAD

 

Alors que s'ouvre le PAD, le salon consacré à l'art et au design, la présidente d'honneur de son jury et ancienne présidente des arts décoratifs nous reçoit dans son hôtel particulier pour évoquer les précédentes éditions, ses pièces fétiches et le marché.

Propos recueillis par Oscar Duboÿ

Huilier-vinaigrier en porcelaine à fritte des Médicis à monture en argent doré et métal doré, fin XVIe siècle.

Pendule en granite noir de Richard Artschwager, datée 1989.

Numéro art : Quelles sont les pièces qui vous ont le plus marquée lors des précédentes éditions du salon?

Hélène David-Weill : Elles sont tellement nombreuses… L’an passé, chez Clara Scremini, il y avait les Sleeves de Laura de Santillana, ces rouleaux de verre extraordinaires qui jouaient avec les couleurs. Ils ont fini par remporter le prix du Design contemporain, et j’avoue avoir beaucoup œuvré dans ce sens.

 

Lorsque vous étiez présidente du musée des Arts décoratifs, quelle vision de l’institution défendiez-vous ?

Quand je recherchais des œuvres pour les Arts décoratifs, il s’agissait de pièces qui pouvaient offrir aux visiteurs une nouvelle vision et susciter une envie. Un musée ne doit pas être un lieu mort, mais un endroit qui fait rêver.

 

La désirabilité prime donc sur la valeur historique ?

Oui, c’est pourquoi je soutiens que le musée des Arts décoratifs n’est pas une institution de conservateurs, mais avant tout un musée de collectionneurs : après avoir vécu avec elles, des personnalités ont offert leurs collections pour qu’on puisse les admirer. On s’y sent comme dans une maison.

 

 

“J'étais ‘indignée’ par le manque de reconnaissance dont les arts décoratifs souffraient, notamment par rapport à la peinture. L'objet est plus sensuel pourtant, on peut le caresser, ou même le casser s'il nous énerve.”

 

 

Comment votre engagement pour les arts décoratifs est-il né ?

J’étais “indignée” par le manque de reconnaissance dont ils souffraient, notamment par rapport à la peinture. De l’ivoire tourné ou un cadre en bois sculpté, c’est aussi beau qu’un tableau ! Sauf que celui-ci ne vient pas vers nous, alors qu’un objet, oui. Il est le résultat de l’effort de plusieurs personnes – le créateur, l’artisan, etc. – dans le but d’émerveiller, de faire rêver et de rendre la vie plus plaisante et plus confortable. C’est plus sensuel, on peut caresser l’objet, ou même le casser s’il nous énerve. Tandis que le but d’un peintre n’est pas de plaire : son œuvre est avant tout une vision personnelle.

 

Le design contemporain a moins la cote que le mobilier ancien…

Je ne suis pas tout à fait d’accord. Quand, à la boutique des Arts décoratifs, nous avons proposé à la vente des copies d’objets anciens, ils ont finalement eu moins de succès que les objets contemporains. Je suis navrée de constater que les jeunes collectionnent davantage la peinture que les meubles, car ils n’ont pas compris ce qu’est un objet. J’ai beaucoup d’amis à New York, qui habitent des appartements extrêmement froids et sans mobilier, mais dont les murs sont couverts de tableaux admirables.

 

Pourtant, hormis quelques exceptions comme Marc Newson, c’est plutôt Jean Prouvé ou Charlotte Perriand qui caracolent en tête des ventes.

Les meubles de Prouvé se caractérisent par une forme de sécheresse qui semble correspondre aux appartements de notre époque. Ajoutez-lui un prix exorbitant qui rassure les gens… Et il y a désormais ces clients qui font appel à un “conseiller” pour les guider. Moi, quand j’achète quelque chose, j’aime ou je n’aime pas, mais je fais mes bêtises toute seule. Aujourd’hui, la notion d’investissement est devenue prépondérante. Ça n’a pas toujours été le cas, pas à ce point en tout cas. Donc, je dirais que nous assistons à un mélange entre l’effet de mode et la volonté d’investir.

Pichet couvert en porcelaine de Saint-Cloud à fond bleu turquoise à l'imitation des biscuits émaillés de Chine avec une monture en argent ciselé de Paul Leriche, vers 1715-1720.

Nature morte composée (2012), de Kristin McKirdy, pour la manufacture de Sèvres (pièce unique), posée sur un bureau Concrete (2007) de martin Szekely (édité par la galerie Kreo).

Le marché aurait-il sensiblement faussé la valeur des objets ?

Il nous influence forcément puisque nous ne pouvons choisir que parmi ce qui nous est proposé. D’un autre côté, cela rassure beaucoup de gens, car ils se disent : “Après tout, ça doit être formidable puisque ça vaut si cher!” Mais tout le monde ne raisonne pas de cette façon. Le goût, la sensibilité et la manière de vivre jouent un grand rôle. Ainsi, un grand collectionneur comme mon mari a découvert qu’il achetait des pièces du xviiie siècle qui avaient souvent appartenu à la même personne, sans qu’il n’en sache rien. Ses acquisitions étaient donc très cohérentes.

 

Quelles sont les pièces qui ont provoqué chez vous un véritable choc ?

Il y a ce pichet en porcelaine turquoise du xviiie siècle, qui m’attendrit pour son côté humain. Le résultat est imparfait, et c’est justement formidable de sentir la main de l’homme qui l’a fait. Il s’est peut-être trompé… Les erreurs peuvent parfois avoir du bon. Grâce à elles, certains objets prennent un aspect sensuel, comme lorsque vous faites glisser votre main sur une table de Martin Szekely sans vous douter que c’est du ciment. Ne pas avoir conscience des étapes qui ont précédé l’objet fini est fabuleux. À ce sujet, le travail qu’on accomplissait au xviiie siècle est impressionnant. De la dentelle ! De ce point de vue-là, l’art contemporain n’est plus du tout de la dentelle. Pourquoi ai-je choisi ce pichet, je ne saurais l’expliquer… Il y a toujours un mystère ou de l’admiration. Comme pour cette paire de vases qui sont d’une harmonie extraordinaire, dont les arrondis sont parfaits ! Ils sont en ivoire et en bronze très fin – pour le coup, là, c’est de la dentelle ! C’est la perfection qui a fait la grandeur du xviiie siècle, notamment grâce à cette espèce d’économie des proportions et du rapport des couleurs, cette volonté de ne pas en faire trop. C’est une chose que l’on retrouve dans les années 30, et peut-être aujourd’hui. Dans la création contemporaine, on a de nouveau le sens de la beauté des matériaux. Je crois que l’on a renoué avec cette quête de l’exceptionnel, qui a longtemps fait défaut.

 

Vous pensez à un designer en particulier ?

Je ne les achèterais pas forcément, mais certaines pièces de Ron Arad sont remarquables par leur densité et la pureté de leurs lignes. Ce sont de vrais meubles, qu’on les aime ou pas est un autre sujet. Ce designer a compris le sens de la présence. Peut-être n’en est-il pas même conscient. Il y a un retour à la qualité. Nous n’aurions pas pu avoir un Ron Arad dans les années 70, par exemple.

 

 

“Je m'entoure de choses qui me parlent, alors qu'un collectionneur pur sang, si je puis dire, possédera dix pièces de Szekely. Ce n'est pas ma logique.”

 

 

Mais encore…

Il y a aussi cette paire de grands vases en argent martelé et corail de James Brown. Ils m’épatent car ils sont faits à la main. Quand nous les avons achetés, les gens s’exclamaient : “Mais enfin, vous n’avez pas honte, ils ne sont pas pareils !” Pourtant, l’argent martelé est utilisé comme on le faisait autrefois : ce qui m’encourage à penser que le savoir-faire et l’inspiration établissent une continuité entre hier et aujourd’hui. Enfin, j’aime énormément le bureau de Szekely pour son côté soyeux et le rapport qu’il établit avec le céladon des céramiques de Sèvres de Kristin McKirdy que j’ai posées dessus. Une fluidité extraordinaire passe de l’un aux autres… On dirait que de la lumière sort de ce bureau !

 

Le design serait comme une révélation ?

Oui, parce qu’il nous révèle des choses que nous n’aurions pas imaginées. Le contemporain y contribue fortement, notamment à travers les nouvelles techniques. Parfois, j’aimerais vivre dans un appartement complètement contemporain. Zaha Hadid a conçu des œuvres architecturales gracieuses, féminines, qui coulent… Je possède l’un de ses tableaux, qui, en fait, est le plan d’un de ses projets en Espagne.

 

Merci l’informatique !

Évidemment, ce plan a été traficoté grâce à un ordinateur, mais il est quand même merveilleux. Le ciseleur du xviiie siècle avait lui aussi ses outils !

Paire de grands vases de James Brown en argent et corail (1991) (édités par les amis de Beaubourg).

Paire de vases en ivoire à monture de bronze doré d'époque Louis XVI. Le travail de l'ivoire est attribué à François Voisin et les montures en bronze ornées de têtes de femme représentant le printemps et l'été sur un vase, l'hiver et l'automne sur l'autre, sont attribuées à Pierre Gouthière.

Quelle est la pièce dont vous ne pourriez pas vous séparer ?

Il s’agit de choses très personnelles, sans valeur pécuniaire. Je pense, par exemple, à un nœud réalisé au Creusot devant ma mère et ma grand-mère, un jour qu’elles visitaient une aciérie [les nœuds Schneider étaient faits avec des tiges cylindriques en acier]. Ce nœud a une valeur sentimentale, il représente toute ma famille. Je pourrais l’emporter partout avec moi.

 

Collectionneur, c’est un métier ?

Là aussi, il faut préciser. Je ne collectionne pas. Un collectionneur est quelqu’un qui va acheter toutes les séries de coléoptères existantes, ce qui n’est pas mon cas : je peux aussi bien acheter un lit du xve siècle que du mobilier contemporain. Je m’entoure de choses qui me parlent, alors qu’un collectionneur pur sang, si je puis dire, possédera dix pièces de Szekely. Ce n’est pas ma logique.

 

Il vous est donc indispensable de vivre avec ces objets ?

Oui, absolument. Parfois, quelque chose qui a toujours été là vous frappe à nouveau par sa beauté et vous plonge dans un état de grâce. Les arts décoratifs, c’est la vie.

 

PAD Paris Art + Design, du 4 au 8 avril, Jardin des Tuileries, Paris Ier.

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