16 Février

5 œuvres d’art qui ont fait scandale

 
  • Pétitions, censure et séisme médiatique... De Robert Mapplethorpe à Balthus, Numéro revient sur cinq œuvres qui ont secoué le monde de l’art.

Par Alexis Thibault

“Man in Polyester Suit”, Robert Mapplethorpe, 1980.

Le tableau de John W. Waterhouse Hylas et les Nymphes ne peut plus être exposé. La directrice de la Manchester Art Gallery, où il trônait jusqu’ici, le reconnaît elle-même : “Ce musée présente le corps de la femme soit comme une forme décorative et passive, soit comme une femme fatale. Déboulonnons ces clichés de l’époque victorienne !” Alors qu’il puise de l’eau à la cascade, Hylas rencontre les nymphes qui, éprises de sa beauté, l’entraînent dans les profondeurs...Comme l'admet donc Clare Gannaway, cette toile serait tout simplement sexiste. Condamnée sans appel par l’ère Twitter et la révolte #metoo, l’huile sur toile de 1896 se voit ainsi catapultée vers la réserve du musée. À la place : un rectangle blanc recouvert de Post-it invitant des visiteurs ahuris à s’exprimer sur cette condamnation. Nous sommes le 26 janvier 2018 et cette censure n’est en fait qu’un coup de communication monumental, une mascarade annonçant l’exposition de l’artiste Sonia Boyce à la Manchester Art Gallery… Une exposition qui invite justement à s’interroger : pourquoi censurer ? À quel moment l’interdiction est-elle légitime ? Au nom du respect des convictions morales ou religieuses ? Peut-on interdire au nom de concepts esthétiques ? Au nom de la loi ? Numéro revient sur cinq affaires scandaleuses qui ont éclaboussé les œuvres et leurs artistes en les expédiant parfois directement dans les rayonnages poussiéreux des archives.

 

1- Robert Mapplethorpe et la photographie osée de son amant

 

En 1980, le photographe américain Robert Mapplethorpe (1946-1989) immortalise son amant et grand amour Milton Moore. Élégamment vêtu d’un costume trois pièces, l’ancien déserteur de la marine révèle allègrement son sexe. Mapplethorpe intitulera sobrement son cliché Man in Polyester Suit. Près de 35 ans plus tard, l’œuvre aux contrastes somptueux se vendra plus de 420 000 euros lors d’une vente aux enchères. Pourtant, en 1988, alors que le photographe livre un combat acharné contre le sida, l’Institut d’art contemporain de Philadelphie décide de rendre hommage à Mapplethorpe. Man in Polyester Suit, exposé dans de nombreuses galeries auparavant, l'est à nouveau dans cette rétrospective intitulée The Perfect Moment. Mais, surprise : pour Jesse Helms, l’élu de l'État de Caroline du Nord, c’est la fois de trop. Cette soi-disant “œuvre” perturbe la morale puritaine américaine et met à l’honneur un art “sale et dégénéré”. Qui plus est, aux frais de l'État puisque 30 000 dollars ont été attribués pour subventionner la rétrospective. Scandale. Les sénateurs conservateurs feront tout pour annuler les rétrospectives futures.

“La Nona Ora”, Maurizio Cattelan, 1999.

2- L'impertinence ravageuse de Maurizio Cattelan

 

Le pape Jean-Paul II terrassé par une météorite. En 1999, l’artiste italien Maurizio Cattelan dévoile La nona ora (La neuvième heure), sculpture grandeur nature qui représente le souverain pontife en soutane blanche étalé sur une moquette rouge et cramponné à sa férule papale. Cette situation burlesque dans laquelle Jean-Paul II est paradoxalement victime d’un élément céleste a fait grand bruit. Notamment lors de l’exposition de Cattelan à la Zacheta Gallery of Contemporary Art de Varsovie (Pologne) pays d’origine du pape canonisé. En effet, un homme politique polonais a tenté de vandaliser l’œuvre “au nom de la dignité du Saint-Père” obligeant la directrice du musée, Anda Rottenberg, à démissionner. Fasciné par le pouvoir de l’image, Maurizio Cattelan révèle une œuvre cathartique. Selon lui, tel un test de Rorschach, l’art se doit de poser les questions et non d’apporter les réponses : “le contexte d’une œuvre fait partie intégrante de sa signification, de même que le point de vue – culturel, psychologique, social… – de celui qui la contemple. L’art est un territoire que chacun a les moyens d’explorer par lui-même, parce qu’il n’utilise pas d’alphabet, confie l’artiste à Numéro, mais, en même temps, personne n’en retirera les mêmes sensations ou les mêmes expériences que son compagnon ou sa compagne de voyage.

“Thérèse rêvant”, Balthus, 1938.

3- Balthus et son penchant pour la jeunesse

 

Voyeurisme ou perversion… En décembre dernier, une œuvre du peintre français d’origine polonaise Balthasar Klossowski, dit Balthus, se retrouve dans la tourmente. La célèbre toile évocatrice Thérèse rêvant (1938), représentant une voisine en jupon rouge dans une posture d'abandon, heurte une certaine Mia Merrill qui lance, en novembre 2017, une pétition pour que le Metropolitan Museum of Art (MET) fasse retirer la toile : “Je demande simplement au MET d'être plus vigilant concernant les toiles qu'il accroche à ses murs et de comprendre ce que ces tableaux insinuent.”

 

En pleine controverse Weinstein, Mia Merrill obtient plus de 9000 signatures en quelque jours mais ne convainc pas Kenneth Weine, le porte-parole du musée pour qui “l’art reflète différentes périodes, et non seulement la période actuelle”. L’érotisme qui transpire de ce tableau s’oppose à la jeunesse de la jeune femme dépeinte. Inévitablement, les suspicions pesant sur le peintre décédé en 2001 refont surface. Auparavant, Le goûter et La jeune fille à la guitare avaient déjà fait scandale, tout comme l’exposition Balthus : Cats and Girls — Paintings and Provocations. Son travail soulevait l’hypothèse d’une attirance pour les (très) jeunes filles à peine pubères… La sexualisation de l’enfance dans l’art devient un objet de polémique.

“Pietà (The Empire Never Ended)”, Paul Fryer, 2007.

4- Paul Frayer et sa vision du martyre du Christ

 

En 2007, l’artiste londonien Paul Fryer livre Pieta (The Empire Never Ended) sculpture de cire ultra réaliste représentant le Christ sur une chaise électrique et propose ainsi sa propore version de la crucifixion du martyr. La presse redoute la montée au créneau de l’Église, mais un homme de foi prend la presse à contrepied : en avril 2009, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, évêque de Gap et d’Embrun (Hautes-Alpes), accueille l’œuvre choc dans la cathédrale de Gap : “Le scandale n'est pas là où on le croit, confie-t-il, le scandale, ce n’est pas le Christ assis sur une chaise électrique. Si le Christ était condamné à mort aujourd’hui, on utiliserait les instruments barbares pour donner la mort qui ont encore cours dans certains pays. Le scandale, c’est notre indifférence devant la croix du Christ”. Ainsi, en s'emparant de l'objet litigieux, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri réussit un tour de force et multiplie considérablement les visites de la cathédrale.

“Domestikator”, l’Atelier Van Lieshout, 2016.

5 - Domestikator ou la structure levrette

 

Démesurée, la sculpture-architecture habitable de l’Atelier Van Lieshout ne fait pas l’unanimité. Culminant à 12 mètres de hauteur, cette œuvre a été refusée en octobre dernier par la direction du Louvre dans le cadre du programme “hors les murs” de la FIAC 2017. Cette création provocatrice qui représente un couple en position de levrette n’aura donc jamais été la star du jardin des Tuileries, selon le musée : “des légendes sur l'Internet circulent et attribuent à cette œuvre une vision trop brutale qui risque d'être mal perçue par le public traditionnel du jardin des Tuileries”. Mais pour le Néerlandais Joep Van Lieshout, auteur de cette œuvre acclamée en Allemagne, l’acte sexuel explicite symbolise l’ingéniosité et la domestication de la nature. Justement nommée Domestikator, la réception de cette structure évoque le Dirty Corner d’Anish Kapoor, représentation XXL du vagin de la reine exposé en 2015 dans les jardins de Versailles. Finalement, Domestikator amuse autant qu’il surprend et atterrira à la lisière du Centre Pompidou (le 17 octobre 2017), une “magnifique utopie en prise avec l’espace public” pour son directeur Bernard Blistène.

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