06 Juillet

Comment provoque-t-on une érection artistique ?

 

La Collection Pinault s'installe à Rennes dans un ancien couvent des Jacobins avec une exposition au titre évocateur : “Debout !”. Soit une sélection d'œuvres des plus grands artistes contemporains, entre Pierre Huyghe, Thomas Houseago et Danh Vo.

Par Thibaut Wychowanok

Vues de l’exposition « Debout ! », un choix d’œuvres de la Collection Pinault au Couvent des Jacobins à Rennes (23.06 – 09.09.2018). Ici Charles Ray Boy with Frog, 2009. © Photo : Jean-François Mollière Pinault Collection

L’exposition s’intitule “Debout !”. Un titre qui sonne comme une exhortation à la révolte. Ou comme une invitation à l’indignation. On pouvait donc craindre le pire : des œuvres bien-pensantes, des messages littéraux… Mais ce serait mal connaître la commissaire d’exposition Caroline Bourgeois. Sa sélection d’œuvres de la collection Pinault, présentée à Rennes jusqu’au 9 septembre, évite tous ces écueils. Vous n’y verrez ni personnages le poing levé, ni selfies d’Ai WeiWei.

 

A Rennes, les corps représentés dégoulinent chez Vincent Gicquel. Leur érection est molle.  Ils sont brisés chez Danh Vo ou Jean-Luc Moulène. Les géants monumentaux de Thomas Housego sont comme empêchés. Chez Thomas Schütte, l’homme si puissant n’a plus les moyens d’agir, sa sculpture n’a plus de bras. Ils tiennent à peine debout. Ou plutôt ils tiennent malgré tout debout. C’est tout le propos de l’exposition : malgré tout, rester debout, c’est-à-dire demeurer humain, et ériger une pensée face à la barbarie et face aux drames. C’est tout ce qu’on peut attendre d’un artiste. Non pas faire la morale ou se poser en juge, mais rendre compte du réel et faire “pensée”.

 

 

Les corps représentés dégoulinent chez Vincent Gicquel. Leur érection est molle.  Ils sont brisés chez Danh Vo ou Jean-Luc Moulène. 

Thomas Schütte, Grosse Geister Nr. 9 und Nr. 13, 1997-1998.

Thomas Houseago, Baby, 2009-2010

L’exposition s’y emploie, en trois parties. Dans l’acte 1, il sera question des drames de la modernité et du XXe siècle : le crash d’un capitalisme effréné avec la célèbre Ferrari Dino 308 GT4 accidenté de Bertrand Lavier, l’horreur nazie avec les scènes de guerre miniature dignes des enfers de Bosch mises en scène par Jake et Dinos Chapman…  Dans un coin, un bébé dort dans une poussette. C’est une statue hyper réaliste de Duane Hanson. Sommes-nous tous des enfants préférant fermer les yeux?

 

Acte 2 : les enjeux plus contemporains, les questions d’identité et de représentation – noire notamment. Les portraits d’Henry Tailor et de Lynette Yiadom-Boakye font mouche. Un tableau exalte des athlètes noirs… le sport est-il toujours l’unique échappatoire, la seule possibilité d’une ascension sociale ? Peindre des personnes noires, aussi, tout simplement pour qu’ils existent dans cette peinture, historiquement, et si désespérément, blanche.

 

Détail de Fucking Hell (2008) de Jake & Dino Chapman. Photo Numéro.

Baby in Stroller (1995) de Duane Hanson. Photo Numéro.

Détail de Complication (2013) de Lynette Yiadom-Boakye. Photo Numéro.

Haitan Working (Washing My Window) Not Begging (2015) de Henry Tailor. Photo Numéro.

Des considérations plus universelles et métaphysiques forment le cœur de l’acte 3, final grandiose aux quelques chefs-d’œuvre. L’homme fait face à sa propre animalité, au mal, ou à la mort. Pierre Huyghe suit dans sa célèbre vidéo (Untitled) Human Mask une créature mi-humaine mi-animale dans un Japon post-apocalyptique. On y suit en réalité un singe déguisé en jeune fille portant un masque inspiré du théâtre No. Dans ce no man’s land, une humanité surgit. Ce singe-fille émeut. Qu’est-ce qui fait de nous des êtres humains ?

 

 

L’homme n’est qu’un pantin, désarticulé, et pourtant il semble capable encore d’avancer et de se projeter très haut et ailleurs

 

 

Chez Vincent Gicquel – une révélation –, les corps peints sont debout, mais en déliquescence. Les personnages sont nus, sans cheveux. Comme des survivants. Comme si, aussi, la peinture figurative avait déjà tout dit, tout représenté, au point d'être devenue informe. Et pourtant sublime. Parce que la fascination est forte lorsqu’on se regarde sombrer, ou tenter de tenir tête à des forces qui nous dépassent. Les personnages de Gicquel coulent sur la toile et en même temps s’y attachent. L’homme n’est qu’un pantin, désarticulé, et pourtant il semble capable encore d’avancer et de se projeter très haut et ailleurs. Comme dans l’abstraction des tableaux de forêts tropicales du jeune brésilien Lucas Arruda qui clôturent l'exposition. Entre un ciel de la Renaissance et un Turner.

 

Debout!, une exposition de la Collection Pinault, jusqu'au 9 septembre au couvent des Jacobins de Rennes.

Vincent Gicquel, Aplomb, 2018.

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